Pourquoi l’anonymat

anonymat

Quand on n’aime pas le message, on attaque le messager 

L’anonymat n’a rien de nouveau. Depuis plus de deux siècles, des centaines de femmes et hommes ont écrit sous couvert d’anonymat. Ils ou elles finissent parfois par en sortir, d’autres emportent leur secret dans la tombe. Fonction du contenu de ce que vous écrivez, l’anonymat paraîtra une évidence. Mais il n’y a aucune règle. Alors pourquoi faire ce choix ? Peut-on encore être anonyme aujourd’hui, comme on l’était il y a 50 ans ? Enfin, est-ce le moyen le plus efficace pour faire passer un message ?

Vivons heureux, vivons cachés 

L’anonymat est un choix, un arbitrage. Vous pouvez faire le choix de travailler, de bien gagner votre vie si possible, et d’en jouir autant que vous le voudrez : pas un seul réseau social installé, zéro intervention ou engagement, aucun débat, zéro responsabilité : la belle vie.

Cela change fondamentalement lorsque vous vous engagez. Ecrire, c’est s’exposer. A partir du moment où vous vous montrez, à l’écrit ou à l’oral, vous êtes exposé. L’anonymat permet (en grande partie) d’éviter cela. Comme évoqué, la première des raisons est la tranquillité. L’anonymat vous offre le choix de pouvoir marcher dans la rue sans jamais être reconnu. La notoriété a bien sûr ses bons côtés, mais également ses côtés pervers, comme l’agression de Zemmour de la semaine dernière peut en témoigner. Et oui Eric, tu as fait le choix de la notoriété et d’assumer tes paroles. Même si un idiot n’aimait pas les livres ou les idées d’Elena Ferrante, je lui souhaite bonne chance pour agresser la bonne personne.

Elena Ferrante est d’ailleurs un excellent cas d’école en matière d’anonymat. Auteure mondialement connue, son identité a fait couler beaucoup d’encre, et bien évidemment des fouilles m*** ont cherché à connaître sa vraie identité… Encore une fois : écrire, c’est s’exposer.

Quand l’anonymat est synonyme de sécurité

L’anonymat peut vous éviter bien des problèmes, à commencer dans votre sphère professionnelle. Bien entendu, si vous écrivez sur votre secteur et critiquez vos collègues, votre hiérarchie ou vos futurs employeurs, il ne faudra pas vous étonner d’avoir des ennuis à retrouver un travail. Pour celles et ceux qui utilisent Linkedin, c’est un parfait exemple. Ce n’est pas pour rien que 90% de vos contacts font le choix d’être en sous marin depuis 10 ans.

Selon ce que vous publiez, l’anonymat peut avoir son importance. Bien sûr, si vous avez un compte instagram où vous postez des photos de chat, vous devriez éviter les problèmes… Encore que. En revanche si vous publiez des textes engagés, où vous ciblez et nommez directement les personnes, vous serez exposé. Dans un article précédent, j’évoquais le sort des lanceurs d’alerte. Si vous vous demandiez pourquoi on dit ‘vivons heureux vivons cachés’, vous y trouverez la réponse.

“T’inquiète Pénélope, on va les retrouver”

Le fond, plutôt que la forme

L’anonymat permet de faire ce qui se fait de plus en plus rare aujourd’hui : se concentrer sur le fond, plutôt que sur la forme. Bien sûr que cela peut être frustrant de ne pas voir la personne en face de vous, mais qu’est-ce que cela change à son discours ? Absolument rien. Ainsi, l’anonymat est une barrière formidable contre toute attaque physique, voire raciste. Certains arrivent même à dissimuler leur genre, pour éviter les remarques du type “t’es une femme ce que tu dis est forcément faux“, ou “t’es un homme t’es forcément un mâle blanc dominant cisgenre“.

Me concernant, je souhaite qu’on me juge sur le fond, qu’on me critique sur mes idées. Je n’ai pas envie qu’on discute de la longueur de mes cheveux ou de la taille de mes fesses. Comme personne n’est parfait, si jamais il m’arrive d’attaquer une personne sur son physique, merci de me tomber dessus comme Laetitia Avia sur un chauffeur de taxi.

Autre point positif, votre texte ne dépendra également plus de votre CV, de votre passé. Votre légitimité ne reposera pas sur votre passé ou votre expérience dans un domaine. C’est une chose que j’apprécie particulièrement dans l’anonymat, même si bien sûr vous aurez toujours quelques irréductibles pour vous rappeler les 5 lois de la stupidité. Vous imaginez ma tête quand on m’a accusé de travailler pour le lobby nucléaire lorsque j’ai posté mon article sur l’électricité verte… Première nouvelle : si vous écrivez sur un sujet, vous travaillez forcément dans l’industrie. Si j’écris sur l’Islam, je suis forcément musulman. Si j’écris sur Hitler, je suis forcément… Non, pas vraiment non.

Feuille blanche ?

Enfin, l’anonymat vous permettra de changer de style, ou de parler de tout autre chose, sans qu’aucun lien ne soit fait avec ce que vous faites actuellement. Il permet également de repartir de 0 : Romain Gary en est un très bel exemple. Lassé des critiques littéraires, il avait alors commencé à écrire sous le pseudonyme Emile Ajar, allant jusqu’à berner l’Académie Goncourt et remporter le prix littéraire en 1975 pour La vie devant soi. Ce n’est qu’à sa mort qu’on apprit que c’était Romain Gary derrière ce pseudonyme : il est ainsi le seul écrivain à avoir remporté le prix Goncourt deux fois, chose qui est normalement impossible.

Qui décrit mieux les faiblesses de l’homme que Romain Gary ?

Sortir de l’anonymat, stratégie gagnante ?

Comme dit en introduction, l’anonymat est un choix, un arbitrage. Si votre unique but est de faire passer des messages, et de vous assurer qu’ils soient diffusés le plus largement possible, l’anonymat est-il la meilleure solution ? C’est très certainement la question la moins facile à trancher. Pour y répondre, je crois que Greta Thunberg est en ce sens extrêmement intéressante. Son message n’a rien d’innovant, certaines personnes le répètent depuis 40 ans : écoutez les scientifiques, parce que ça va chauffer. Pourtant, on n’a jamais autant parlé d’écologie depuis que Greta électrise les débats.

Il n’est alors pas du tout question du fond, mais de la forme : “C’est quand même pas une gamine de 16 ans qui va m’expliquer comment je dois vivre ! Elle est manipulée pffffff”. Combien de fois avez-vous entendu cela ? Ou peut-être dit vous-même. Combien de fois avez-vous entendu cet argument d’autorité ”Eh ho ça fait 25 ans que je bosse dans X ou Y, elle va pas m’apprendre comment faire mon métier’‘. Comme si l’âge ou l’expérience vous donnait raison quoi qu’il arrive.

Les milliers d’attaque sur son genre ou sur son physique ont aussi aidé Greta à être ce qu’elle est aujourd’hui : un symbole dans la lutte contre le changement climatique. N’en déplaise aux milliers de misogynes et autres Laurent Alexandre. Mais son message, que je crois positif, aurait-il eu le même impact sans la forme ? Sous anonymat ? Compte-tenu de la propension que nous avons à devoir nous identifier, à retenir des idées parfois plus facilement lorsqu’on arrive à mettre un visage derrière, l’anonymat n’est-il pas un frein à la force d’un message ?

Le mot de la fin

Le choix de l’anonymat est une évidence lorsque vous souhaitez vivre sans contrainte, vous protéger. Personne ne pourra contredire la maxime vivons heureux, vivons cachés. C’est un choix qui peut entièrement se comprendre, surtout lorsque votre contenu peut être polémique. Imaginez un journaliste ou un blogueur critiquer les politiques ou son domaine d’activité, parfois en citant directement les entreprises : c’est un risque, et peut-être est-ce judicieux de garder l’anonymat.

En revanche, la pertinence de l’anonymat se pose concernant l’impact du message véhiculé. J’ai l’intime conviction qu’un message peut avoir plus d’impact si nous savons de qui il vient. Alors, la question du choix se pose. Helen Lewis, journaliste britannique, nous dit que les changements révolutionnaires sont difficiles, et que les gens ont tendance à changer en suivant des “personnes obstinées, parfois insupportables‘. AH. Elle souligne également que changer le monde demande des sacrifices. Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour faire le lien avec le changement climatique. Si se montrer peut aider à la lutte au changement climatique, c’est une option à considérer pour toutes les personnes qui écrivent anonymement : il y a urgence, et peut-être que l’urgence appellera à des sacrifices.

Quant à moi, si vous voulez vraiment savoir à quoi je ressemble, voici une photo, ce matin au réveil. Ça reste entre nous.

Commentaires

3 Comments

  1. cigitmondy 17 mai 2020

    j’ai gagné. Eh non ! pas regardé ! Je n’y ai pas trouvé d’intérêt qui me permettrait de m’améliorer. Peut-être que cet argument va vous décevoir !!

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  2. cigitmondy 17 mai 2020

    L’agression de Zemmour. Zemmour, c’est la première fois que je voyais ses jambes. Cela me rappelle une scène dans un vieux western, “l’amazone aux yeux verts”. Deux anciens, bons vivants et bien imbibés, font mine de se pencher sous une table à laquelle dînait une femme acariâtre et l’un d’eux dit : look at this, she has two legs”. Z’étaient un brin misogynes. Eh oui, Zemmour a aussi deux jambes. Là, il les prenaient à son cou. J’aurai aimé qu’il se retourne vers le filmeur et lui dise : caissetatoitumecherches ! Je crois que la scène ne serait jamais parue sur youtube. Enfin, je ne le saurai jamais.

    Pour Greta, à défaut d’argument, la pien -pensance s’attaque à la personne. Même Onfray y est allé de son couplet. Il n’honore pas la profession qu’il est sensé représenter. Pour ma part, je la défends, j’aime bien cette petite. Elle est courageuse de s’exposer comme ça. Mais, le sait-elle ?

    Enfin, j’ai un moment hésité à cliquer sur le lien ma photo au réveil. L’ai-je fait ?

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    1. Bon Pote 17 mai 2020

      Je vous rejoins à 100% pour Onfray. Je ne peux pas croire qu’on se présente comme philosophe et qu’on attaque une fille de 16 ans sur son physique, plutôt que sur le fond. Pour la photo, je sais que vous avez cliqué, la curiosité est un vilain défaut !

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