couple d'intellectuels Sartre et de beauvoir

Couple phare : Où sont passés nos intellectuels?

Que vous soyez né dans les années 80, 90 ou les années 2000, vous avez forcément eu des cours de français où les écrits de Sartre et de sa compagne Simone de Beauvoir ont été étudiés, épluchés, afin d’en comprendre la profondeur. Camus et sa femme Maria Casarès nous ont également fait vibrer avec leur correspondance passionnée. Quelques années plus tard, c’est au tour du couple d’intellectuels Badinter de nous enchanter. Robert, connu pour avoir été l’homme d’Etat qui a porté l’abolition de la peine de mort, et sa femme Elisabeth, brillante philosophe et féministe, dont nous pouvons encore nous délecter de chacune de ses interventions télévisées.
Mais aujourd’hui, qui peut nous procurer de telles émotions? Faire couler de l’encre une fois une idée diffusée?
Pour répondre à cette question, nous définirons d’abord la notion d’intellectuel, avant de faire un tour d’horizon des couples français qui font l’actualité.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ?

Quoi de mieux pour définir l’intellectuel, que de citer l’un des plus grands intellectuels du 20ème siècle : Michel Foucault. La définition donnée et son analyse sont comme toujours avec Foucault, brillantes :

L’intellectuel était un représentant de l’universel. Etre intellectuel, c’était être un peu la conscience de tous. Par son choix moral, théorique et politique, il souhaite être porteur de cette universalité. Il y a en revanche bien des années maintenant qu’on ne demande plus à l’intellectuel de jouer ce rôle. Un nouveau mode de «liaison entre la théorie et la pratique» s’est établi. Les intellectuels ont pris l’habitude de travailler non pas dans l’ «universel», l’ «exemplaire», le «juste-et-le-vrai pour tous», mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situaient soit leurs conditions professionnelles de travail, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux ou sexuels).
C’est ce que j’appellerais l’intellectuel «spécifique» par opposition à l’intellectuel «universel».

Cette première définition, et sa conclusion, apporte un élément primordial dans notre compréhension de l’évolution de l’intellectuel. Hier universel, il est aujourd’hui spécifique : il excelle dans un domaine, mais recherche moins ce caractère universel, cette transversalité dont nos prédécesseurs se souciaient.

photo de l'intellectuel Michel Foucault souriant, en noir et blanc
La tête de Michel, après avoir botté les fesses de Noam Chomsky en débat, en anglais.

Evolution du statut de l’intellectuel

Foucault apporte ensuite une précision sur les corps de métiers qu’englobe la fonction d’intellectuel :
Dès lors que la politisation s’opère à partir de l’activité spécifique de chacun, le seuil de l’écriture, comme marque sacralisante de l’intellectuel, disparaît‘.

Ainsi, l’écriture n’est plus une condition pour être défini comme intellectuel. Un physicien, un biologiste… peuvent être intellectuels. C’est une bonne chose pour la suite de notre étude, car si nous devions nous cantonner aux écrivains, le périmètre aurait été beaucoup trop restreint.

J’ajouterais tout de même certains points quant à la définition de l’intellectuel.
Premièrement, un intellectuel se doit de créer. Sartre a par exemple apporté de nouvelles idées. Révolutionner l’idée que nous avions de l’existentialisme et venir se confronter à l’existentialisme de Kierkegaard fut une vraie révolution, avec son petit scandale attitré à l’époque.
La limite à cette idée de création… c’est qu’il est très dur de créer. Je suis par exemple assez fan de Luchini, qui a l’immense mérite de vulgariser de grands auteurs et de donner envie de lire à des milliers de français. Mais doit-on pour autant le considérer comme un intellectuel? (Allez, juste parce que c’est Fabrice, c’est oui).

Image en noir et blanc de l'intellectuel Fabrice Luchini, parmis les intellectuels du 21ème
Petit coiffeur deviendra grand

Deuxièmement, pour être un intellectuel, il faut être engagé, s’être engagé. Avoir agi. Cela rejoint la définition de Raymond Aron, qui évoque l’intellectuel comme un spectateur engagé. Ainsi, cette nouvelle définition laisse place à l’art comme un élément de création et de moyen pour faire passer un message. Un tableau est tout simplement parfois plus parlant qu’un texte pour exprimer un combat.

Enfin, le fait de marquer son époque est parfois associé à l’intellect. J’en conviens, mais suis beaucoup plus réticent quant à cette dernière définition. A titre d’exemple, Brigitte Bardot a sans aucune contestation possible marqué son époque (et cela bien au delà de nos frontières). Et même si son engagement pour la cause animale est louable, je ne suis pas sûr de pouvoir définir BB comme une intellectuelle…

Intellectuels… en COUPLE

S’il est déjà difficile de définir et de trouver un intellectuel, notre recherche ne s’arrête pas là. Nous y ajoutons un ingrédient : le couple! Et oui, pour être en couple, il faut être deux. L’apport du couple serait que les 2 protagonistes (couple hétéro ou homo) avancent ensemble, créent ensemble, se déchirent même… Pourvu qu’une oeuvre marquante ressorte de cette union et puisse nous marquer, nous enchanter, nous faire réfléchir.
Par soucis d’avoir des chances d’en trouver, avoir été en couple même quelques années compte… Vu l’évolution du taux de divorce en France, soyons un peu fair-play.

Un couple contemporain nous fait-il vibrer?

Je vais vous faire gagner du temps. En plus des heures passées à chercher, et des retours d’amis et collègues, voici les quelques miettes reçues lorsque j’ai demandé ‘quel couple d’intellectuels français vivants vous fait vibrer? Voici, dans le désordre, les suggestions :

BHL et Arielle Dombasle : je vais tenter de reprendre mon souffle… Pour commencer gentiment, contrairement à l’idée qu’on s’en fait, Arielle Dombasle n’est pas bête, et a une carrière très honorable! En revanche ses idées ne marqueront pas l’histoire. Quant à BHL…. Le simple fait de s’auto-proclamer philosophe est une erreur (c’est d’ailleurs un sport national français). Je vais passer outre ses interventions télévisées, son rôle dégueulasse dans différentes guerres depuis 25 ans… Je suis en vacances et souhaite rester calme.
Le couple Hollande/Royal : Hollande est intelligent, quoi qu’on en dise. Ségolène l’est également, malgré sa bravitude. Mais encore une fois, aucun des deux n’aura marqué l’histoire de ses idées ou de son engagement… Bravo tout de même à François dont les 5 ans de mandat peuvent se résumer à ses sorties nocturnes en scooter.

L'intellectuel Sego et sa bravitude sur la muraille de chine
La bravitude

Léa Salamé et Raphael Glucksmann : je ne connais pas assez Glucksmann pour me permettre un jugement. En revanche, Léa Salamé, quoi que potentiellement brillante, n’a jamais exprimé la moindre idée, et n’a jusque là posé des questions qui n’étaient que le prolongement idéologique des chaines pour lesquelles elle a travaillé.
Nicolas Sarkozy et Carla Bruni : l’oeuvre de Carla ne devrait vraisemblablement pas marquer l’histoire. Quant à Sarkozy, je ne doute pas de sa capacité à nous écrire des manuscrits de qualité : il en aura bientôt tout le loisir, en prison.
-Sylviane Agacinski et Lionel Jospin : Jospin? Lionel? l’homme qui a dit se retirer de la politique, qui a continué à gratter l’argent du contribuable dans des missions payées par le gouvernement et qui aujourd’hui fait des siestes au conseil constitutionnel? Un homme de conviction ce Lionel. Il marquera l’histoire… Autant que René Coty.

Lionel Jospin, affiche présidentielle de 1995. Pas vraiment un intellectuel
‘Quand je dis j’arrête, j’arrête!’

Encore quelques-uns?

YSL et Pierre Bergé : Pierre Bergé n’était qu’homme d’affaires, pas intellectuel.
Christine Okrent et Bernard Kouchner : au bout de la 9ème affaire de scandale de Kouchner, j’ai arrêté de pouvoir le considérer comme un intellectuel. Vraiment pas de bol le Bernard, toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Les Balkanys : je rends mon tablier.

Avons-nous tout de même un couple pour sauver l’avion ?

Note d’espoir. Nous avons tout de même 2 couples qui nous sauvent un peu la mise. Le premier est le couple Pinçon-Charlot. Ces 2 chercheurs ont écrit une très grande majorité de leurs études et livres ensemble. Le hic, c’est que ce couple est méconnu du grand public, très peu de personnes avec qui j’ai échangé sur le sujet les connaissaient.
Le deuxième couple est composé de Delphine de Vigan, écrivaine à succès, et François Busnel, l’animateur de la grande librairie depuis plus de 10 ans. Je triche un peu pour François, car il n’est pas à proprement parler un intellectuel, même s’il a la chance d’en recevoir toutes les semaines et finira très certainement par avoir la même culture littéraire que notre Bernard Pivot national.

image représentant un couple d'intellectuels contemporains
François Busnel, parlant avec admiration de sa femme compagne Dephine de Vigan

Vous l’aurez compris, et malgré tout le respect que j’ai pour ces personnes, nous sommes tout de même loin de l’influence qu’on pu avoir des Sartre/Simone de Beauvoir. Mais qu’est-ce qui explique cette disparition de nos intellectuels?

Pourquoi n’avons nous plus de couple phare d’intellectuels?

Nos anciens intellectuels ont eu la chance de ne pas être apparentés à la nouvelle espèce d’intellectuel : l’intellectuel médiatique. Sa caractéristique principale? Une ingérence systématique dans les débats d’actualité. Vous aussi, vous avez pensé à Onfray et BHL?
L’auteur Christian Salmon nous explique cette métamorphose de l’intellectuel en 4 symptomes :

  1. Il n’a plus de champ de compétence. Nous passons de l’intellectuel spécifique, à l’intellectuel médiatique, jouant de sa flûte, sans creuser.
  2. Sa légitimité vient de sa médiatisation. Cet intellectuel se fait connaître non pas par son oeuvre ou ses diplômes, mais par sa capacité à provoquer des polémiques. Deleuze disait d’ailleurs ‘la production intellectuelle s’aligne sur toutes les autres productions de marchandises et se vend, comme n’importe quelle marchandise, à coup de marketing‘.
  3. Un engagement confus : s’engager, c’est prendre un risque, et potentiellement perdre de l’argent.
  4. Le nom dépasse l’oeuvre : contrairement à avant, nous parlions des œuvres avant de parler du nom de l’auteur. Aujourd’hui, c’est le contraire. (Parallèle facile à faire avec les gens qui ne lisent pas les programmes politiques mais qui votent fonction de la tête du client).

Si les raisons ci-dessus expliquent la disparition petit à petit de nos intellectuels, la notion de couple est elle aussi mise à mal. Le couple d’aujourd’hui ne dure pas aussi longtemps que le couple d’hier. Et c’est chiffré. Le taux de divorce est également à plus de 50% en France, voire plus en région parisienne. ‘Comment ça, t’as laissé le pot de Nutella ouvert? C’est FINI je te dis!!!!

Le mot de la fin

Nous sommes beaucoup plus dans une société de consommation, de plaisir, que de réflexion comme nous l’étions dans les années 50-60. Nous ne lisons plus. Quand un article dépasse 5 mins de lecture, on bâcle, on laisse tomber. On préfère le format vidéo, moins fatiguant pour le cerveau.

Ainsi, l’intellectuel s’adapte. On peut légitimement se poser la question de l’intérêt à devenir intellectuel aujourd’hui? Vous êtes payé 100 fois moins qu’une personne mettant à profit son intelligence dans une logique économique. Une très grande majorité des personnes vont préférer être un Bernard Arnault qu’un Patrick Modiano.
La notoriété a, elle aussi, évolué. La qualité ne se résume pas au nombre de followers sur instagram. ‘Vivons heureux, vivons cachés’. Certaines personnes ont très bien intégré cette maxime. Elena Ferrante a même choisi l’anonymat, alors qu’elle a vendu des millions de livre dans le monde et aurait pu aller se pavaner sur tous les plateaux télés.
La notoriété, il faut la vouloir, logique économique ou pas. Kundera n’est jamais apparu sur un plateau télé. BHL y apparaît, même quand il n’a rien à dire.

L’engagement était l’une des notions soulevées. En effet, nos écrivains et acteurs français sont très peu engagés, aussi bien politiquement que géopolitiquement . S’engager, c’est potentiellement se priver d’une partie de son public. Mieux vaut ne rien dire, ou à la limite cracher sur nos politiques, c’est encore comme cela que vous aurez le plus de chance d’avoir du succès et de ne froisser personne.

Je conclurai cette article en une phrase, et vous pourrez faire le test dans votre entourage : aujourd’hui, les 15-30 ans connaissent bien mieux Nabilla et Thomas, que le couple Badinter. Belle époque non?



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